🟠 ÉDITO
Lorsque nous préparons un projet, nous imaginons presque toujours une trajectoire idéale : un objectif clair, un plan structuré et une progression maîtrisée.
Pourtant, si nous regardons honnêtement nos parcours professionnels ou personnels, il y a des moments très importants de notre existence qui ne sont pas le fruit de ce que nous avions prévu !
Une rencontre inattendue, une erreur, une difficulté, un changement de cap ou même – et je connais bien le sujet – un échec ont parfois ouvert des perspectives que nous n’aurions jamais envisagées autrement.
Notre époque continue pourtant de valoriser la ligne droite : aller plus vite, optimiser davantage, supprimer les écarts. Mais dans un monde de plus en plus complexe et incertain, cette logique montre ses limites.
Et si les détours n’étaient pas des pertes de temps ? Et s’ils constituaient au contraire une formidable source d’apprentissage, d’innovation et de robustesse ?
C’est ce que je vous propose d’explorer ce mois-ci.
Je vous souhaite une belle lecture,
Marie-Laure

🟠 LE SUJET
Pourquoi le détour est souvent le chemin le plus intelligent ?
L’intelligence vient du latin inter-ligere, qui signifie littéralement « faire des liens ». Une définition qui nous éloigne déjà de l’image du génie qui trouve immédiatement la bonne réponse. Être intelligent, ce n’est pas seulement savoir. C’est savoir relier.
Relier des idées, des expériences, des disciplines, des personnes ou des situations qui, à première vue, n’ont rien à voir.
Quant au mot « tour », il évoque la boucle, le regard panoramique, le tour de main, le tour d’esprit. Le détour n’est donc pas seulement un écart par rapport à une trajectoire idéale. C’est parfois le passage nécessaire pour acquérir un nouveau point de vue, un nouveau tour de pensée.
Il existe même un verbe particulièrement révélateur : détourer. Dans le monde de l’image, détourer consiste à retirer ce qui entoure un objet afin de mieux voir ce qui est au centre. Autrement dit, enlever le tour pour révéler l’essentiel.
Alors pourquoi j’avais envie en ce mois de juin de vous parler de l’intelligence des détours ?
Parce que nous vivons dans un monde qui valorise la vitesse, l’optimisation et les trajectoires sans écart. Un monde où l’incertitude augmente, où l’entropie s’invite dans nos organisations comme dans nos vies, et où le détour apparaît souvent comme une erreur ou une perte de temps.
C’est pourtant précisément dans ces moments-là qu’il devient utile de convoquer les lois du vivant, de la physique et même de l’innovation. Car elles nous racontent toutes une histoire étonnamment similaire : la ligne droite n’est pas toujours le chemin le plus intelligent.
De quoi nous offrir de nouveaux repères pour naviguer — enfin — plus sereinement.
Quand les détours deviennent plus efficaces que la ligne droite
De nombreuses observations, dans des domaines très différents, nous montrent que les détours sont souvent les voies les plus fécondes pour apprendre, innover, s’adapter et durer.
Voici quelques exemples qui illustrent parfaitement cette intelligence.
Avez-vous déjà entendu parler de la courbe brachistochrone ?
Ce phénomène physique démontre qu’entre deux points, le trajet le plus rapide n’est pas forcément la ligne droite. Une balle qui suit une courbe plonge d’abord fortement, gagne rapidement en vitesse, puis remonte. Résultat : elle arrive avant une balle qui aurait suivi le chemin le plus direct.
Cette démonstration est fascinante parce qu’elle contredit notre intuition. Nous avons tendance à croire que la solution la plus courte est forcément la meilleure. La physique nous montre pourtant que prendre de l’élan peut être plus efficace que foncer droit devant.
Je pense également aux travaux du biologiste Olivier Hamant. Depuis plusieurs années, il défend une idée particulièrement stimulante : la recherche obsessionnelle de la performance maximale fragilise les systèmes. Le vivant, lui, fonctionne autrement. Il privilégie la diversité, la redondance, une certaine lenteur, parfois même l’imperfection.
Dans cette perspective, le détour n’est plus une perte de temps. Il devient un investissement dans la robustesse. Ce qui paraît moins optimisé à court terme devient plus résistant lorsque l’environnement change ou que surviennent les imprévus.
Et savez-vous comment sont nés les Post-it ou le Nutella ?
Certainement pas parce qu’une équipe a suivi un plan parfaitement défini jusqu’à son objectif final. Leur histoire est marquée par ce que l’on appelle la sérendipité.
La sérendipité n’est pas simplement le fait d’avoir de la chance. C’est la capacité à reconnaître la valeur d’une découverte inattendue. C’est accueillir une erreur, un hasard ou un événement imprévu, puis lui trouver une utilité que personne n’avait imaginée.
De nombreuses innovations majeures sont nées de cette manière. Non pas grâce à un raisonnement parfaitement linéaire, mais parce que quelqu’un a accepté d’explorer une piste qui n’était pas prévue.
Et puis il y a aussi les fameuses « lignes de désir ».
Rien de romantique ou de coquin derrière cette expression. Il s’agit des sentiers qui apparaissent spontanément dans les parcs, les campus ou les espaces publics. Ces chemins ne figurent sur aucun plan d’architecte. Pourtant, les passants les empruntent naturellement jusqu’à dessiner une trace visible dans l’herbe.
Pourquoi ? Parce qu’ils répondent mieux aux besoins réels.
Ces lignes de désir racontent quelque chose de précieux : les individus contournent souvent les parcours officiels lorsque ceux-ci ne correspondent pas à leur réalité. Elles révèlent une intelligence collective discrète mais puissante.
Physique, biologie, innovation ou urbanisme semblent éloignés les uns des autres. Pourtant, tous racontent la même chose : lorsqu’un environnement devient complexe, la ligne droite cesse souvent d’être le chemin le plus pertinent.
Comment développer l’intelligence des détours ?
Si les détours peuvent être si utiles, pourquoi sont-ils souvent difficiles à emprunter ?
Parce que notre culture valorise la maîtrise, la prévisibilité et la rapidité. Dès l’école, nous apprenons qu’il existe une bonne réponse et qu’il faut la trouver le plus vite possible. Dans l’entreprise, cette logique se traduit par la recherche permanente d’optimisation, de standardisation et de performance.
Pourtant, cette quête de la ligne droite se heurte à une réalité incontournable : l’entropie.
L’entropie, c’est cette tendance naturelle des systèmes à se complexifier, à se désorganiser et à produire de l’imprévu. Aucun marché ne reste stable. Aucune équipe ne fonctionne éternellement selon le même modèle. Aucun projet ne se déroule exactement comme prévu.
Face à cette réalité, deux attitudes sont possibles.
La première consiste à lutter sans relâche contre les aléas en cherchant à tout contrôler. La seconde consiste à développer notre capacité à naviguer dans l’incertitude.
C’est précisément là que réside l’intelligence des détours.
Le détour nous oblige à observer, à nous adapter, à remettre en question nos certitudes. Il développe notre aptitude à faire des liens entre des éléments qui semblaient éloignés. Il nous entraîne à accueillir l’inattendu non comme une menace, mais comme une source d’information.
Dans un monde de plus en plus complexe, l’intelligence ne consiste peut-être plus à trouver le chemin parfait. Elle consiste à savoir ajuster sa trajectoire en permanence.
Le détour n’est plus alors un écart, elle devient une réelle compétence.
Ce que les détours changent pour soi, pour les équipes et pour l’entreprise
À titre individuel, l’intelligence des détours développe une qualité devenue essentielle : la capacité d’adaptation. Elle nous aide à sortir des automatismes, à remettre en question nos évidences et à découvrir des solutions que nous n’aurions jamais trouvées en restant sur le chemin prévu. Vous l’avez tous vécu : un aléa, une rupture, un changement, et hop vous voilà à chercher de nouvelles solutions, et parfois votre vie entière va changer, s’orienter plus précisément vers ce qui vous convient !
Pour un manager, elle transforme le regard porté sur les écarts et les imprévus. Là où une logique purement performative voit une anomalie, une logique de robustesse voit une information précieuse. Un retard, un contournement de procédure ou une erreur peuvent ne sont plus des problèmes à corriger. Ils peuvent devenir des signaux à écouter.
Pour les équipes, cette approche favorise la créativité, l’engagement et l’autonomie. Elle permet l’expérimentation et réduit la peur de l’erreur, deux conditions indispensables à l’innovation.
Quant à l’entreprise, elle y gagne une qualité devenue stratégique : la robustesse.
Pendant des décennies, nous avons cherché à construire des organisations toujours plus performantes. Mais lorsque survient une crise, une rupture technologique, une évolution réglementaire ou un changement des attentes des collaborateurs, ce ne sont pas toujours les systèmes les plus optimisés qui résistent le mieux.
Comme dans le vivant décrit par Olivier Hamant, les organisations les plus durables sont souvent celles qui ont conservé des marges de manœuvre, de la diversité, des capacités d’exploration et même une certaine forme d’imperfection.
Autrement dit, elles ont accepté quelques détours.
Dans un monde soumis à l’entropie, la ligne droite est souvent une promesse. Le détour, lui, est une capacité. »
La vraie question n’est donc peut-être pas : comment éviter les détours ?
Mais plutôt : comment reconnaître ceux qui nous rendent plus intelligents ?

🟠 LA QUESTION
« J’ai essayé de ‘faire différemment’, de valoriser l’innovation notamment, mais c’est toujours empirique. Nos indicateurs traditionnels sont faciles à mettre en œuvre, pour les autres je ne vois pas comment faire… et c’est pour ça que je n’ai pas réussi »
Les tableaux de bord privilégient souvent ce qui se mesure facilement : les délais, les volumes, les résultats. Mais ces indicateurs racontent rarement comment ces résultats ont été obtenus. Une équipe peut atteindre ses objectifs tout en s’épuisant, en dégradant sa coopération ou en fragilisant son avenir
La difficulté est que les dimensions que l’on cherche à développer — innovation, apprentissage, coopération, adaptabilité — sont moins directement observables. Faut-il pour autant renoncer à les suivre ? Probablement pas. L’enjeu n’est pas de trouver un indicateur parfait, mais d’accepter qu’une réalité complexe nécessite plusieurs signaux complémentaires.
Par exemple : le niveau de coopération entre équipes, le temps consacré à l’apprentissage, le nombre d’améliorations proposées par les collaborateurs, la capacité à absorber les imprévus, le taux de rotation des équipes ou encore la capacité à tirer des enseignements des erreurs. Aucun de ces indicateurs n’est parfait pris isolément, mais ensemble ils donnent une vision plus fidèle de la santé du système.
En tout cas, ça vaut le coup d’aller y faire un tour 😊

🟠 LE CHIFFRE DU MOIS
La créativité augmente en moyenne de 60 % lorsque nous marchons, selon une étude de Stanford.
Un résultat qui rappelle que les idées émergent rarement sur un chemin parfaitement balisé.
En mettant le corps en mouvement, nous favorisons les associations d’idées, les connexions inattendues et les détours mentaux.
Comme quoi, avancer n’est pas toujours une affaire de ligne droite.

🟠 LE PORTRAIT : Art Fry, l’homme qui a su voir l’utilité d’une erreur
Certaines inventions naissent d’un plan minutieusement exécuté. D’autres émergent d’un détour inattendu. C’est le cas du Post-it.
Dans les années 1970, un chercheur de 3M, Spencer Silver, met au point une colle… qui colle mal.
Pendant plusieurs années, personne ne trouve d’application à cette invention jugée peu prometteuse. Jusqu’au jour où son collègue Art Fry y voit une solution à un problème très concret : marquer les pages de son livre de chants sans que les marque-pages ne tombent.
L’idée paraît simple. Pourtant, elle donnera naissance à l’un des produits de bureau les plus utilisés au monde.
Ce qui distingue Art Fry n’est pas d’avoir inventé la colle. C’est d’avoir su reconnaître la valeur d’une découverte inattendue. Là où d’autres voyaient un échec, il a vu une opportunité.
Une belle illustration de l’intelligence des détours : cette capacité à accueillir l’imprévu, à faire des liens inattendus et à transformer une erreur apparente en innovation utile.

🟠 LES TIPS
1. Faites une réunion en marchant
Pour une réflexion stratégique, un entretien ou la recherche d’idées nouvelles, quittez la salle de réunion. Le mouvement stimule la créativité et favorise les associations d’idées.
2. Analysez les contournements
Repérez les procédures que vos équipes adaptent ou contournent régulièrement. Avant de corriger le comportement, cherchez à comprendre ce qu’il révèle du système.
3. Réservez du temps à l’exploration
Bloquez régulièrement un créneau sans objectif opérationnel immédiat : lecture, veille, rencontres, découverte d’autres secteurs. L’innovation naît souvent de connexions inattendues.
4. Demandez : « Qu’avons-nous appris ? »
Après un projet ou un imprévu, ne cherchez pas seulement les résultats obtenus. Cherchez également les enseignements tirés du chemin parcouru.
5. Invitez une voix différente
Sur un sujet important, sollicitez volontairement une personne extérieure à l’équipe ou au métier concerné. Les meilleures idées arrivent parfois par des chemins inattendus.
6. Conservez une marge de manœuvre
Évitez de remplir les agendas, les ressources ou les capacités à 100 %. Les organisations les plus robustes sont souvent celles qui gardent un peu d’espace pour absorber les aléas et saisir les opportunités.

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